Les brèves s'appuient
sur des communications et des productions
ponctuelles. Leurs sujets, souvent liés
à l'actualité et aux préoccupations
de nos sociétés, pourront faire
l'objet de développements et d'approfondissements
ultérieurs au sein de dossiers plus
complets.
Places
marchandes, places migrantes dans l'espace
saharo-sahélien
Places marchandes,
places migrantes dans l'espace saharo-sahélien
(Martine Drozdz et Sylviane Tabarly [1])
Depuis
une dizaine d'années, le Sahara connaît
de nouvelles dynamiques sous la pression de
l'augmentation des flux de marchandises et
d'hommes qui le parcourent. Désormais
lieux d'accueil des migrations au départ
de l'Afrique subsaharienne en direction de
l'Union européenne, les villes du Sahara
central connaissent de nombreux bouleversements
socio-spatiaux sous l'effet de ces nouvelles
circulations. Ces flux migratoires s'appuient
largement sur les places marchandes qui se
développent ou déclinent au
gré des évolutions géopolitiques
et des logiques commerciales.
Les
mutations récentes des logiques migratoires
Les circulations
trans-sahariennes sont avant tout fondées
sur l’échange et le commerce,
y compris celle qui mène à la
Mecque, le seul itinéraire transversal
: les pèlerins pratiquent également
une petite activité commerciale pour
financer leur périple.
|
La migration à travers le Sahara
se fait par étape où,
à chaque arrêt, les migrants
peuvent travailler ou commercer. Et
il existe plusieurs figures de passeurs
: du transporteur qui achemine des migrants
comme il transporte des légumes,
au chauffeur poids lourd qui accepte
de prendre des passagers pour leur faire
passer la frontière moyennant
rétribution en passant par ceux
qui sont de "vrais" passeurs
et dont le transport de clandestins
constitue la principale activité.
Longtemps terre d’émigration,
le Sahara maghrébin est désormais
aussi une terre qui attire. Inversement,
la charnière saharo-sahélienne
reste sous-équipée, en
retard de développement. L’émigration
y reste une ressource importante. Aujourd’hui
les oasis algériennes attirent
et sont devenues des lieux d’immigration
temporaires pour les jeunes Touaregs
nigériens et maliens moins bien
lotis et surtout beaucoup plus nombreux
que leurs voisins algériens.
C’est le bassin migratoire traditionnel
qui remonte aux années 1980 mais
qui, depuis une dizaine d’années,
s’étend à l’Afrique
de l’Ouest côtière.
|
Le désenclavement
du Sahara
Cliquer pour agrandir (idem pour les
autres documents ci-dessous)

Réalisation cartographique
: Martine Drozdz
|
La réalité
d’un Sahara fortement différencié
s'impose à l'image d’unité
d’un espace souvent perçu homogène
par ses caractères d'aridité.
On observe une différentiation forte
des territoires selon qu’ils appartiennent
à la frange nord des États rentiers
ou à la frange sud des États sahéliens
plus pauvres. Ce différentiel constitue
un des moteurs de la croissance des échanges
entre les deux rives de ce désert que
se partagent dix États. La différence
d’investissements, tant publics que
privés, entre les deux franges est
à l’origine d’une double
fracture : non seulement le Sahara sahélien
est plus enclavé et sous-équipé,
mais il possède aussi une trame urbaine
plus lâche, d'où une intégration
et un contrôle territorial moindres,
des frontières plus poreuses, des territoires
plus instables.
Le territoire et le
réseau dans l'espace saharo-sahélien
: un espace réticulaire
L’étude
des espaces sahariens offre un exemple de
la dissociation entre territoire et réseau.
Les ressources y sont, de facto, discontinues
et distantes, les foyers de peuplements, qui
ne parviennent pas avec leur production locale
à l’auto-subsistance, y sont
dispersés. La circulation est donc
une réponse à la répartition
des ressources (Retaillé D., 1998).
La circulation, les échanges, et par
conséquent les réseaux sociaux
sur lesquels ils s’appuient, animent
ces espaces sahariens. Leur organisation ne
peut se comprendre sans la prise en compte
de ces liens, matériels et immatériels,
qui assurent les conditions de la reproduction
des sociétés.
La révolution des transports et l'accessibilité
croissante des territoires ont favorisé
de nouvelles mobilités et une pratique
circulatoire de l’espace à l’échelle
régionale et mondiale. Ainsi sont nés
de nouveaux acteurs maîtrisant un "savoir
circuler" qui leur permet de se positionner
sur plusieurs espaces. Une nouvelle forme
migratoire s’impose, une nouvelle catégorie
: celle du nomade. Elle devient non plus un
genre de vie mais une approche et une pratique
de l’espace renouvelées fondées
sur l’acquisition de ce savoir circuler.
Le
système migratoire transsaharien

Réalisations cartographiques
: Martine Drozdz |
Les
principaux itinéraires
du commerce caravanier
|
Des
centres, des nœuds, qui au départ
n’étaient parfois que
des puits, des garnisons militaires, des bourgs
ruraux, ont pu voir leur attractivité
se développer et leur aire d’influence
s’étendre. Parallèlement
à l’intégration au territoire
national, un triple mouvement migratoire a
encouragé leur croissance : un exode
rural massif encouragé par l’arrivée
de la route, la sédentarisation des
nomades et l’accueil des réfugiés
du Sahel pendant les sécheresses et
enfin, dans une moindre mesure, la venue des
fonctionnaires du nord.
On peut distinguer plusieurs types de nœuds.
Les villes situées en position de comptoir
[2],
au débouché des pistes, de part
et d’autre de la frontière, sont
des points de rupture de charge. Au-delà,
des villes-relais
[2],
en relation avec la frontière, sont
des nœuds sur les réseaux qui
se tissent entre le Sahel et l’Afrique
du Nord. Elles concentrent et dispersent les
flux. Par exemple, les contingents de migrants
se diluent ensuite dans les espaces urbains
plus lointains, en direction du nord, dans
lesquels ils s’insèrent.
Exemples
de trajectoires des centres dans le Touat
(Algérie)
| Période
\ Centres |
M’Guiden
< 500 hab* |
Reggane
15 000 hab* |
Timimoun
20 000 hab* |
Adrar
43 000 hab* |
| Précoloniale |
Puits |
Ksar-jardin |
Grand marché,
lieu d’échanges nomades
/ agriculteurs |
Ksar dans l’ensemble
oasien dominé par Timmi, la place
marchande locale |
| Coloniale |
Néant |
Garnison militaire |
Absence de données |
Chef-lieu de l’annexe
du Touat ; centre militaire et
administratif |
| Intégration
nationale |
Village de fixation
des nomades |
Chef-lieu de daïra
[3] |
Chef-lieu de daïra |
Centre administratif
régional |
| Situation actuelle |
Village en crise |
Centre local |
Centre micro-régional
touristique |
Centre régional
du Sahara algérien |
| Fonction dans les
réseaux |
Halte |
Comptoir |
Néant |
Ville-relais |
* Nombre
d'habitants au dernier recensement
Désormais lieux d’accueil des
migrations au départ de l’Afrique
sub-saharienne, les villes du Sahara central
connaissent de profonds bouleversements socio-spatiaux.
(Spiga S., 2002 et Pliez O., 2000, 2002, 2003
et 2004). Dans les villes qui servent de relais
(Khartoum, Adrar) ou de comptoir (Dongola,
Reggane) sur les itinéraires transsahariens,
l’impact spatial des circulations d’hommes
et de marchandises est assez similaire :
partout la place migrante n’existe qu’en
lien avec une place marchande. Les mouvements
migratoires ne sont finalement qu’un
aspect des circulations commerciales trans-sahariennes.
Reggane et Dongola
: deux comptoirs aux trajectoires différentes
Reggane (Algérie) et Dongola
(Soudan), villes sahariennes moyennes, présentent
une situation similaire qui explique en partie
leur intégration au système
migratoire trans-saharien. Elles se trouvent
en effet toutes les deux en position de comptoirs,
premiers points de rupture de charge rencontrés
après le passage de la frontière,
les migrants sont obligés de changer
de moyen de transport. Ainsi, dans les deux
villes, se sont créées des places
marchandes en lien avec l’augmentation
des flux migratoires qui traversent le Sahara.
Mais leurs trajectoires diffèrent.
Dongola : la volatilité
des atouts de situation
A 500 km au nord de Khartoum, cette ville
moyenne (17 000 habitants au recensement de
2000) apparaît comme le premier point
de rupture de charge entre la Libye et Khartoum.
Deux itinéraires peuvent être
identifiés. L’un, direct, Khartoum-Dongola-Koufra
via le poste frontière d’Al Awaynat
et l’autre, via le Tchad, par la route
El Obeid-El Fasher ou Nyala-El Jenina-Abeché-Koufra.
À Dongola, en Nubie,
le franchissement du Nil
Cliché : Olivier Pliez, mars
2004
Des camions en provenance d'Egypte
ravitaillent Dongola où un
bac leur permet de franchir le Nil
|
Le
premier itinéraire est ancien,
il remonte au Moyen-âge et appartient
au réseau de villes de la Darb
El Arbain, la "route des quarante
jours" empruntée par les
marchands à l’époque
du commerce caravanier, alors que les
échanges avec l’Égypte
étaient très intenses.
Aujourd’hui Dongola bénéficie
toujours d’une situation privilégiée
sur la route commerçante qui
part d’Assouan vers Khartoum parce
qu’elle est le seul lieu du Nord
Soudan où un bac permet aux poids
lourds de traverser le Nil dans la direction
de l'Égypte. Les routes égyptiennes
sont avant tout des routes commerciales
par lesquelles transitent en majorité
des marchandises et encore très
peu de migrants à ce jour.
Le deuxième axe est plus récent
et il s’est organisé dans
un contexte géopolitique bien
précis. Il est à la fois
commerçant et migratoire. Dans
les années 1990, des relations
bilatérales privilégiées,
mais officieuses, se sont établies
entre la Libye et le Soudan. Seuls les
Soudanais étaient autorisés
à venir travailler en Libye,
les ressortissants d’autres États
étant refoulés. C'est
à partir de Dongola, capitale
du Nord Soudan, que se faisaient les
départs pour la Libye. Longtemps
le système migratoire soudano-libyen
est apparu plus actif que celui qui
existe entre l’Égypte et
le Soudan. |
Ce deuxième
itinéraire est aujourd'hui complètement
perturbé par le drame de la guerre
civile au Darfour.
L’embargo aérien sur la Libye
en 1999, les pressions de l’Union européenne,
Italie en tête, pour que cessent les
flux clandestins, ont précipité
l’interruption de ce couloir migratoire.
En 2001, la création d’une compagnie
aérienne libyenne internationale, Afriqiyah
Airways, a offert aux migrants subsahariens
une alternative aux dangereuses routes terrestres,
précipitant le déclin de Dongola
qui tirait son dynamisme de sa localisation
sur l’itinéraire terrestre. Le
changement du contexte géopolitique
a ainsi entraîné un déclin
de cette place marchande aussi rapide que
son émergence et l’itinéraire
trans-saharien Dongola-Koufra périclite.
| Les
flux sont aujourd’hui tout à
fait résiduels, assurés
par une liaison bi-mensuelle vers Khartoum
avec les bus Saf-Saf (camions-bus 4x4
de 20 places pour 37 000 livres soudanaises
aller, soit environ 10 euros en 2004).
Les flux marchands sur lesquels se greffent
les circulations de personnes, ont fortement
ralenti, précipitant le déclin
commercial d’une partie de la
ville de Dongola. Désormais,
c’est donc en creux que se fait
la lecture des impacts du transit entre
la Libye et le Soudan sur la ville.
L’ancienne place marchande, qui
accueillait les camions à destination
des oasis de Koufra, donne à
voir un spectacle de désolation.
Dans les années 1990, tout autour
de l’aire de stationnement des
poids lourds assurant les liaisons avec
la Libye et des bus assurant celles
vers Khartoum, des locaux commerciaux
avaient été aménagés
: café, restaurant, agence de
voyage, bureau de dédouanement,
épicerie, garage. On a pu dénombrer
jusqu’à 600 locaux. Mais,
en mars 2004, seuls 20% restaient actifs.
Des activités ont été
rapatriées vers le souk central
et on assiste ainsi à une rétractation
de l’espace commercial de la ville.
|
Dongola,
une place marchande déclinante
Cliché : Olivier Pliez, mars
2004 |
L'exemple
de Dongola permet de mesurer la fragilité
de filières qui s’éteignent
aussi vite qu’elles apparaissent, laissant
entière la question de leur pérennisation.
Reggane dynamisée
par l'intensification des flux
Première ville rencontrée après
600 km dans le désert depuis le poste
frontière algérien de Borj Badji
Mokhtar, Reggane (15 000 habitants au dernier
recensement de 1998) encadre, avec Adrar,
la région du Touat. C'est une oasis
dominée par l’agriculture dont
la palmeraie est encore cultivée. Les
activités d’appoint ne sont pas
nombreuses : comme toutes les villes sahariennes,
la ville vit en grande partie grâce
aux aides de l’État et elle doit
sa croissance à sa promotion administrative
comme chef lieu de Daïra après
l’indépendance.
Elle apparaît aujourd'hui bousculée
par la réactivation des circulations
trans-sahariennes. Sa localisation sur un
axe de transit dynamise la ville en favorisant
une diversification des activités et
des échanges avec le Mali. Les liens
avec ce pays ont toujours existé, mais
ils ont tendance à ce renforcer. Reggane
a une position de comptoir au passage de la
frontière, avec les ruptures de charge
associées : pour poursuivre vers Adrar
ou vers Khartoum, on doit prendre un autre
taxi ou un autre bus. Ainsi s'organise une
économie de l’attente au rythme
des arrivées et des départs.
Reggane
: une structure urbaine linéaire

Cartes réalisées par Martine
Drozdz |
La
densification de l'artère commerciale
|
Toute l'économie
commerciale de la ville semble structurée
autour de l'axe de la Nationale 6 qui la relie
au reste du territoire national. Sur environ
200 mètres, une petite artère
aligne commerces et services : quelques cafés
et même un "restaurant des voyageurs",
des taxi-phones, etc. Les équipements
administratifs et religieux, comme le montre
la carte ci-dessus, se situent plus à
l’intérieur du tissu urbain.
Ces petits commerces se sont développés
dans le cadre de la politique de promotion
des territoires du sud par l’État
algérien au début des années
1990 : exonération d’impôts
pendant les 5 premières années,
aides à l’installation, promotion
de l’investissement local à travers
une commission (la CALPI).
Des images de
la mobilité à Reggane
Les
deux aires de stationnement correspondent
à deux destinations différentes
: l’aire n°1, la plus au
nord et qui s’étend de
part et d’autre de la route,
accueille les Toyota qui font les
allers-retours entre Bordj Badji Mokhtar
et Reggane ainsi que quelques taxis
504 Peugeot qui se rendent dans le
Nord. La deuxième aire, qui
se situe à côté
de la poste, vers le sud, est le point
de départ des minibus qui rallient
les villes du Nord (Adrar, Béchar,
Gardaïa). C’est ainsi que
se fait la jonction entre le système
de transport couvrant le territoire
national et celui qui permet le passage
de la frontière, ce qui fait
de la ville un comptoir sur les itinéraires
trans-sahariens pour les populations
migrantes. Les migrants sont souvent
des commerçants informels qui
peuvent aussi écouler sur place
les marchandises ramenées de
leur séjour.
|
L’aire de
stationnement n°1
|
Le centre ville,
le long de la Nationale 6
 |
Un garage pour Toyota
|
Construit
au départ pour accueillir des réfugiés
nomades du Niger et du Mali et pour les sédentariser,
un camp, situé à une dizaine
de kilomètres à l’extérieur
de la ville, sert de transit pour les populations
migrantes clandestines venant d’Afrique
subsaharienne et en attente d’être
renvoyées dans leur pays d’origine
(Maliens ayant dépassé la durée
de séjour autorisée, Nigériens
sans visa). Cette situation reflète
toute l’ambivalence des politiques menées
par les États maghrébins soumis
à différentes pressions, dont
celles de l'Union européenne. Un article
de El Periódico de Catalunya,
rediffusé par Le Courrier International,
affirme que le camp a été
construit en 2000 : c'est l'année où
le Ministre de l’intérieur espagnol
a demandé au gouvernement algérien
de mieux surveiller ses frontières
[4].
Mais la visibilité des migrants, pour
la plupart Maliens, dans le centre de la ville,
l’importance des allers-retours avec
la frontière et avec Adrar, les deux
aires de stationnement de l'espace urbain,
témoignent de migrations pour le moins
tolérées par les autorités.
À Reggane, les deux phénomènes
se côtoient donc : un centre ville marqué
par la circulation des "voyageurs africains"
comme on les appelle et, à distance
du cœur de
la ville, un camp, regroupant les voyageurs
qui se sont aventurés trop au Nord,
en vue de leur expulsion. Paradoxe de ces
migrations qui gagnent en clandestinité
à mesure qu’elles remontent vers
le Nord en direction de l'Europe, mais qui
sont tolérées, voire acceptées
dans les régions sahariennes et frontalières.
L’intégration au système
migratoire est donc différente pour
Dongola et Reggane qui s’inscrivent
dans des temporalités distinctes. Reggane
profite pleinement de l’augmentation
des flux depuis cinq ans alors que Dongola
les a vu se tarir depuis la fin de l’embargo
sur la Libye et le délaissement des
voies terrestres au profit des lignes aériennes
nouvellement ouvertes. Ces configurations
différentes témoignent de l’instabilité
de certains réseaux dont les dynamiques
dépendent de situations géopolitiques
mouvantes.
Deux villes-relais
: Khartoum et Adrar
À deux échelles tout à
fait différentes, Khartoum et Adrar
donnent à voir deux espaces nodaux
: le nœud régional adrari entre
le Mzab et le Mali d'une part ; un nœud
international, Khartoum, entre Afrique Noire
et Monde Arabe, entre le Sahara et la péninsule
Arabique, d'autre part.
Khartoum, une capitale
charnière
Capitale du Soudan, située à
la charnière saharo-sahélienne,
au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc,
l'agglomération de Khartoum compte
environ 5 millions d’habitants. Mais
tous les chiffres sont à prendre avec
précaution et ne sont que des estimations
dans la mesure où l’évolution
démographique de la ville est très
fortement liée aux mouvements des réfugiés.
| L'agglomération
est composée de trois ensembles
:
- La ville de Khartoum (1,2 million
d’habitants), fondée en
1824 comme siège du pouvoir égyptien
à la suite de la conquête
du Soudan par les fils de Mohamed Ali,
lors de la conquête turco-égyptienne.
Aujourd’hui, cœur tertiaire
de l'agglomération, elle concentre
les principaux services, les administrations,
les ministères et se caractérise
par son aspect dense et vertical.
- La ville de Khartoum Bahrî (1,2
million d’habitants), au nord
de la confluence, émerge après
l’arrivée en 1899 de la
ligne de chemin de fer qui suit la vallée
jusqu’à Wadî Halfa.
Elle devient la zone industrielle de
Khartoum et attire des migrants de toute
la région.
- Omdourman (2 millions
d’habitants), fondée en
1885 sur la rive ouest du Nil par les
partisans du Mahdi
[5] à la suite de la reconquête
de la ville par les Ansar (combattants
du Mahdi). Elle tourne le dos à
Khartoum et s’ouvre largement
sur le désert de la Bayouda et
les steppes de l’Ouest. Elle représente
le cœur commercial de la ville,
abritant les plus grands souks de l’agglomération
: 15% de sa surface est consacrée
aux souks qui assurent le commerce de
gros et de détail. Elle se peuple
rapidement par apports de populations
en provenance du Nord et de l’Ouest
du Soudan. |
Khartoum
: des réseaux commerciaux entre
Afrique noire et Monde arabe

|
La hiérarchie urbaine
devient très déséquilibrée
en faveur de la capitale (Denis E., 2004)
qui concentre les services et devient un pôle
majeur pour l’ensemble du pays.
L'exemple de la capitale soudanaise permet
de mettre en relation place marchande et place
migrante. Les liens commerciaux y ont précédé
les flux migratoires. L’histoire commerciale
de Khartoum est originale. Deux générations
de souks [6] structurent la ville. La première
s'est développée dans les années
1970-1980, à partir de réseaux
régionaux presque
exclusivement alimentés par la Libye,
avec des marchandises qui passaient la frontière
en fraude. La seconde
génération est alimentée
par les places franches internationales :
Dubaï, Jeddah (Arabie saoudite) et Istanbul
(Turquie). La Libye n'y est plus qu'un fournisseur
parmi d'autres et les marchandises s'y sont
diversifiées. Il existe donc
plusieurs souks dans l'est de Khartoum : le
souk es shabi (le souk du peuple
littéralement, alimentation essentiellement),
le souk omdourman (biens d'équipements)
et le souk libya (biens de consommation
courantes, produits manufacturés et
électro ménager).
 |
Khartoum
: l’organisation des flux
au départ de la capitale
Le
souk esh sha’abi est
une place marchande en lien avec les
circulation de l’Ouest. Situé
à Omdourman, son étude
permet de saisir, dans la capitale
soudanaise, l’articulation qui
se fait entre les circulations marchandes
et humaines vers l’Ouest soudanais.
Il est situé au cœur d’une
zone industrielle composée
d’entrepôts, le long de
la route principale qui part du cœur
de la ville vers ses extensions occidentales
en direction des provinces de l’Ouest
(Kordofan et Darfour).
Cliché : Martine Drozdz,
mars 2004
|
Le transport des voyageurs se concentre sur
une seule rue qui compte environ 45 entrepôts
dans lesquels sont stockées les marchandises
à destination de l’Ouest ou qui
sont occupés par des petits commerces.
Ils proposent les traditionnels services aux
voyageurs des gares routières : taxi-phone,
thé-café, ustensiles tels que
bidons ou lanières, etc. Dans cette
rue, trois agences de voyages organisent des
départs pour les villes de l’Ouest
et du Sud-Ouest : El-Fasher, Nyala, la ville
frontière d’El Geneina.
Adrar, une ville
nodale
Intégrée à l’espace
national algérien, la ville d’Adrar,
comme celles de l’axe des vallées
du Touat et du Gourara, est désormais
ouverte sur un territoire qui s’étend
bien au-delà des frontières
nationales et elle tisse des liens étroits
avec les franges sahéliennes du Sahara.
Nœud dans le réseau qui lie les
espaces saharo-sahélien, Adrar est
aussi un pôle régional dans l’espace
national algérien et cette superposition
de différentes fonctions s’inscrit
dans la morphologie de la ville et dans son
économie. Adrar est une agglomération
de 24 ksour [7], petits villages traditionnels
qui bordent la palmeraie, rappelant le caractère
encore fortement agricole de cette région.
En tant qu’oasis, la ville ne peut se
suffire à elle-même.
L’agglomération d’Adrar
est très récente. Elle a connu
une croissance démographique tout à
fait exceptionnelle, en lien avec l’urbanisation
généralisée que connaissent
les espaces sahariens au cours du XXe siècle.
En 1908, elle comptait 506 habitants, au dernier
recensement de 1998, 43 000 habitants.
Au départ parfaitement planifiée,
la croissance urbaine apparaît désormais
moins contrôlée. Elle a connu
un afflux massif de réfugiés
Touaregs originaires de la région de
l’Adrar des Ifoghas (Mali) pendant les
troubles qui coururent du début des
années 1960 à la décennie
1980 (opposition à l’État
central et révoltes en 1963-1964, grandes
sécheresses en 1973-1974), (Bisson
J., 2003). La dispersion de cette population
entre Tamanrasset et Adrar explique les connexions
entre les deux villes. Une partie des Touaregs
s'est installée à Adrar dans
la plus grande illégalité en
édifiant le quartier d’habitat
spontané de Béni Ouskout, aujourd’hui
une des priorités des plans d’urbanisme.
Par ailleurs, des habitants du Nord de l’Algérie,
de la côte, sont descendus dans cette
région pour ouvrir des petits commerces
dans le cadre d’aides au micro-investissement
et des plans de développement des wilayate
du sud, en retard par rapport à leur
cousines septentrionales (Ouargla, Biskra).
À Adrar, le transit crée différents
types de nœuds. Le premier est constitué
par les espaces qui accueillent les migrants
et les transporteurs à leur arrivée
dans la ville. Tout autour de ces aires de
stationnement publiques créées
par l’État se sont développés,
depuis une dizaine d’années,
des quartiers commerciaux faits de petites
structures, café, alimentation, restaurant,
qui vivent du transit puisque leur clientèle
est essentiellement faite de migrants. Les
commerçants distinguent les migrants
saisonniers, qui ne viennent travailler en
Algérie qu’en hiver pour repartir
au pays en été, des migrants
qui tentent l’aventure et cherchent
à atteindre les rives de la Méditerranée.
Adrar
: points de rupture de charge et nœuds
Cartes
réalisées par Martine Drozdz
Les points de rupture
de charge sont les aires de stationnement
des taxis. Les migrants, même s’ils
poursuivent ensuite leur route vers le nord,
sont de facto obligés de marquer une
halte dans ces espaces. Ils peuvent ensuite
circuler à l’intérieur
de la ville et on les retrouve à hauteur
des autres nœuds du réseau urbain
adrari à l’entrée du quartier
informel de Béni Ouskout. Ici, le nœud
possède une fonction de redistribution
des biens et des marchandises, situé
sur un itinéraire qui évite
la douane et les quartiers administratifs.
Il redistribue mais concentre aussi puisqu’il
permet à l'offre et à la demande
de se rencontrer à l’abri des
regards officiels : des cafés, des
artisans qui emploient des migrants "maliens",
des boutiques de vidéo et de musique
destinée à un public d’Afrique
sub-saharienne. Une intense circulation de
camions à bétail vient y chercher
les jeunes qui attendent du travail.
 |
Les
centralités adrari
Du point de vue de la structure urbaine,
la ville d’Adrar comporte différentes
centralités.
- La place des Martyres marquée
par un aspect monumental mais elle
n’est pas vraiment active. Le
soir, elle est investie par les migrants.
- Un centre commercial très
actif qui s’étend vers
l’Ouest et le quartier de Béni
Ouskout où se trouve le marché
à viande.
- Une centralité administrative,
avec un paysage urbain vertical et
un peu monumental là aussi.
Il se concentre dans la partie est
de la ville.
- Une centralité religieuse
autour de la zaouïa
[8] à proximité
de la place des Martyres.
Ci-contre : carte réalisée
par Martine Drozdz
|
Comme d'autres villes-relais (Tamanrasset
en Algérie et Sebha en Libye), Adrar
présente un profil socio-économique
caractéristique : les subsides de l’État
constituent la principale ressource ; le commerce
est fortement marqué par le micro-investissement
des populations du Nord (des Kabyles dans
la restauration et l’hôtellerie)
ou des autres régions sahariennes ;
le développement des activités
commerciales est lié aux échanges
avec les pays frontaliers (commerce de dattes
et de bétail, foire) et aux circulations
trans-sahariennes (importance de l’activité
des transporteurs dans l’économie)
[9] . Par ailleurs, ces villes possèdent
une composante ethnique semblable qui joue
un rôle dans la fonction de relais :
toutes comptent un quartiers de réfugiés
(Touareg pour Adrar). La présence de
cette population appartenant à un groupe
dispersé dans plusieurs États
fonde les connexions entre les différents
nœuds du réseau.
À Adrar, la population touareg
n’est pas majoritaire. Elle
est circonscrite à un quartier
ceinturé par une route, "Béni
Ouskout", quartier d’habitat
spontané. C’est dans
ce quartier que les échanges
entre oasiens et migrants sont les
plus intenses, et qu’ils trouvent
du travail, notamment sur les chantiers
de construction.
Les
migrants occupent l’espace public

Sous une arcade de la place des Martyres
à Adrar
Cliché, Martine Drozdz,
octobre 2003
|
Un tissu urbain composite

Réalisation
: Martine Drozdz
|
Désormais aux flux
marchands qui se diversifient et au commerce
qui se monétarise de plus en plus,
s’ajoutent les flux migratoires en provenance
de la frontière et du poste de Borj
Badji Mokhtar ou de Tamanrasset. Profitant
de ces ajustements des itinéraires
trans-sahariens, Adrar renforce sa position
de ville transfrontalière.
Conclusion
L’interruption, dans les années
1970, des filières migratoires internationales
qui s’appuyaient sur des "couples"
liés par l’histoire a entraîné
de profondes modifications dans l’organisation
des mouvements migratoires de main d’œuvre.
Les destinations, les itinéraires se
sont considérablement modifiés.
Sociétés traditionnelles bouleversées
par les apports allogènes, les sociétés
sahariennes trouvent, aujourd’hui encore,
dans le mouvement et la circulation les ressorts
de leur développement et de l'amélioration
de leurs ressources. Les autres migrants non
sahariens, qui s’inscrivent dans une
migration par étapes, circulante, donnent
à voir aussi une nouvelle pratique
nomade de l’espace saharo-sahélien.
Les circulations commerciales
et migratoires constatées ne contestent
pas les frontières mais, au contraire,
elles en jouent. La rapidité avec laquelle
se construisent les itinéraires et
la soudaineté avec laquelle ils s’effondrent
en cas de retournement de conjoncture internationale
témoignent de la fragilité des
économies sahariennes, surtout dans
le cas des villes du Sahara central plus vulnérables
que les grandes villes de la bordure septentrionale,
mais aussi, des capacités d'adaptation
des populations à la contrainte.
Notes
[1] Adaptation
du mémoire de maîtrise de géographie
de Martine Drozdz, professeure agrégée
et ancienne élève de l'ENS LSH
(direction : Karine Bennafla
et Olivier Pliez) : "Places marchandes,
places migrantes. L’inscription
spatiale du transit et ses impacts : exemples
saharo-sahéliens", 2004. Sélection,
synthèse et mise en page web : Sylviane
Tabarly
[2]
Comptoir / Ville-relais -
Ces deux types de nœuds des espaces sahariens
se différencient de plusieurs manières.
Par leur
poids démographique et par la place
de la fonction transit dans l'économie
générale de la ville : les villes
comptoirs, premiers points de rupture de charge
rencontrés au-delà du passage
de la frontière, ne vivent
que du transit. Ce sont généralement
des centres très petits, des bourgs
plus que des villes. Une part non négligeable
de l'économie des
villes-relais
s'appuie sur le transit mais ces activités
sont circonscrites à quelques quartiers
dans la ville (notamment autour des gares
routières). Par l'usage et la pratique
qu'en ont les migrants. Ils utilisent les
ressources existantes de la ville-relais autant
qu'ils participent à une diversification
de ses activités. Ils
peuvent y trouver les ressources à
une installation temporaire ou à moyen
terme en attendant d'atteindre un autre nœud.
Alors que les
comptoirs ne sont que des points qui ne vivent
que du transit et du passage des migrants,
limité le plus souvent à quelques
heures.
[3]
Daïra - Circonscription administrative
correspondant à l’arrondissement
français
[4]
Le Courrier international
du 22 mars 2001 (n° 542) - Enquête
: Le calvaire des "sans-papiers"
africains.
Regane, un mouroir pour émigrés.
Les Algériens ont ouvert des camps
de concentration pour les clandestins au milieu
du Sahara - Source : El Periódico
de Catalunya
[5] Mahdi -
En
1881, le chef religieux Muhammad ibn Abdallah,
se proclama Mahdi (Messie, envoyé
d'Allah, attendu par les musulmans)
et fonda un ordre religieux, la Mahadiyya
(mahadisme) appuyé sur des combattants,
les al-Ansar (ou les Ansars). Il appela à
la guerre sainte contre les Infidèles,
prenant
la tête d'une révolte nationaliste
pour libérer le Soudan de l'influence
anglo-égyptienne. La chute
de Khartoum survint en 1885, le général
britannique Charles George Gordon fut tué.
L'État Mahdiste survécut jusqu'en
1898 où il fut anéanti par une
armée anglo-égyptienne dirigée
par le général Kitchener.
[6] Souk - Le souk est un
marché dont il existe plusieurs variantes,
en fonction de leurs sources d'approvisionnement
et des marchandises proposées.
[7] Ksar
(pluriel ksour) - Village saharien
[8] Zaouïa
- Confrérie religieuse
[9] L’étude
des
données statistiques pour la ville
d’Adrar (recettes fiscales, taxe sur
les activités professionnelles) permet
de dresser le portrait des activités
économiques dominantes dans la ville
: le petit commerce qui domine ; les travaux
d’équipement (fabrication de
parpaings, travaux de BTP) ; le transport.
Ressources
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- Bisson J. - Mythes et réalités
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- L'Harmattan, 479 p.
- 2003
- Cote M. - L'Algérie - Masson/Armand
Colin - 1996
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et de documentation économique, juridique
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Touaregs du Niger (le destin d'un mythe)
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et les nouvelles configurations migratoires
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(dir. Boubakri H.) - Maisonneuve et Larose
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- Pliez O. - Thèse de Doctorat : Dynamiques
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Le cas libyen, sous la direction du Professeur
Marc Cote (Université d’Aix-Marseille
I) - 2000
- Retaillé D. - "L'espace nomade"
in Revue de géographie de Lyon
n° 1, Lyon, pp.71-91 - 1998
- Spiga S. - "Tamanrasset, capitale du
Hoggar" in Méditerranée
n° 3-4, Aix-en-Provence, pp.83-90
- 2002
Ressources
en ligne
Pour compléter, sur Géoconfluences,
dans le dossier "La Méditerranée,
une géographie paradoxale"
:
> Un article
de Gérard-François Dumont
:
Situations démographiques et logiques
migratoires trans-méditerranéennes
> dans le corpus documentaire du même
dossier :
Flux migratoires et effets de barrières
en Méditerranée
- Sur le site du Centre d’études
et de documentation économique, juridique
et sociale (CEDEJ), centre de recherche pluridisciplinaire,
associé au CNRS (siège au Caire,
une antenne permanente à Khartoum)
:
www.cedej.org.eg/sommaire.php3
, dont les travaux portent sur l’Égypte
et le Soudan contemporains, un dossier Khartoum
:
www.cedej.org.eg/IMG/pdf/DossierKhartoum.pdf
- Sur le site du Gecko (ex-Géotropiques),
Laboratoire de Géographie Comparée
des Suds et des Nords, divers articles de
Marc Lavergne :
www.geotropiques.net/textes.php
Sites de la presse
- Egypte :
http://hebdo.ahram.org.eg
- Algérie :
www.lematin-dz.net
- Algérie :
www.elwatan.com
- Articles portant sur l’ensemble du
continent :
www.africatime.com
- Libye :
www.libya1.com
- Site de la revue cultures et conflits :
www.conflits.org
Sur les migrations et les mouvements
de population
- site du HCR en France :
www.hcrfrance.org
- site du HCR :
www.unhchr.ch
- site de l’Office des Migrations Internationales
:
www.omi.org
Première
mise en ligne le 30 novembre 2005