S'informer
Retour en première page des articles scientifiques
La
ville dense et durable : un modèle européen
pour la ville ?
(Béatrice Bochet, Jean-Bernard Gay et Giuseppe
Pini)
Les villes sont
aujourd'hui confrontées au phénomène
de l'étalement et de la fragmentation urbaine.
Le développement des centres commerciaux
périphériques, la multiplication
des centres de loisirs, l'extension des zones
d'activités, la recherche d'un habitat
individuel à la campagne nous conduisent
vers une ville dispersée, consommatrice
de sol et génératrice de déplacements.
Ces déplacements, réalisés
surtout par des moyens de transports individuels,
produisent de nombreuses nuisances : congestion
routière, consommation d'énergie
et d'espace, pollution atmosphérique locale
et globale, bruit, accidents et inégalités
sociales. La limitation de l'usage de l'automobile
à travers la maîtrise de l'étalement
et de la mobilité est une condition nécessaire
de la durabilité des villes et un défi
pour les collectivités publiques. Si les
coûts et nuisances liés à
la mobilité et à l'étalement
ne sont pas une fatalité, les études
récentes montrent qu'il ne suffit pas de
développer les transports publics pour
freiner l'utilisation des moyens de transports
privés et réduire les distances
parcourues. La mobilité, à la fois
contrainte (travail, formation, achats) et choisie
(les modes de vie influencent les choix de localisation
et les moyens de déplacements) résulte
en définitive des interrelations entre
l'offre de transport, les localisations de l'habitat
et la répartition spatiale des activités.
Formes
urbaines, mobilité, densité et mixité
: un lien étroit
En partant de
ce postulat, de nombreuses études montrent,
par exemple, que les flux de mobilité en
termes de volumes, de distances et de moyens de
déplacements sont influencés, voire
déterminés, par la morphologie urbaine.
Une ville "dense" unipolaire favorise
les déplacements de courte distance et
l'utilisation des transports publics, alors que
les villes "étalées",
villes des grandes distances à forte spécialisation
fonctionnelle (zonage de l'habitat, des activités,
des services et des espaces de loisirs) conduisent
à une plus forte dépendance à
l'égard de la voiture. D'où la conséquence
qu'il faut peut-être intervenir sur les
densités et la répartition des activités
pour réduire la dépendance automobile.
Les modalités de développement urbain
conditionnent les moyens de déplacements
et à l'inverse, les moyens de déplacements
conditionnent la morphologie urbaine. La gestion
intégrée de la planification territoriale
et des transports peut donc être un outil
utile dans la gestion de la mobilité.
Plusieurs auteurs, cherchant à définir
une forme urbaine durable idéale, ont identifié
des modèles de développement urbain
permettant de réduire la mobilité.
Partisans
de la ville compacte
D'un côté
les partisans de la ville compacte pour qui un
haut de degré de compacité (densité
élevée), sous ses différentes
formes, réduit le nombre de déplacements
en voiture et la distance parcourue. La forte
densité de la ville compacte permet de
limiter la consommation du sol à travers
des stratégies variées : réhabilitations,
rénovations et requalifications urbaines.
Forme urbaine, utilisation
d'énergie et polluants
- La dispersion
des activités urbaines modifie
les besoins en transport : la distance
des trajets peut faire varier de plus
de 130% la demande d'énergie ;
- La densité ou l'agglomération
des destinations peut économiser
20% d'énergie, principalement en
facilitant le transport en commun ;
- Au Royaume-Uni, les transports routiers
représentent 18% de toutes les
émissions de carbone, 85% des émissions
de monoxyde de carbone, 30% des composés
organiques et 45% ds oxydes d'azote ;
- L'air conditionné des voitures
augmente l'usage global du CFC12 de 10%
;
- La construction de routes nécessite
plus d'espace que le rail et coûte
jusqu'à huit fois plus cher ;
- Dans les centres-villes, la vitesse
moyenne est de 20 km/h à Londres,
18 km/h à Paris et de 7 à
8 km/h à Athènes.
G. Haugton et C. Hunter - The sustainable
cities - Jessica Kingsley Publishers
- 1996
|
Son faible étalement
rend aisé l'utilisation des transports
non motorisés et des transports publics
et il permet une plus grande mobilité mais
aussi une meilleure accessibilité. La forte
utilisation des transports publics dans la ville
compacte limite et remplace le trafic des véhicules
privés responsables de congestion, de pollutions
et d'accidents.
Densités
et comportements en matière de transport
en Suisse
| |
Centres des villes
|
Agglomérations |
Campagne |
| Indicateurs de mobilité |
|
|
|
| Nombre de déplacements par jour |
3,5 |
3,6 |
3,7 |
| Déplacement journalier (en km) |
31,8 |
39,8 |
41,2 |
| Choix de mode de transport
|
|
|
|
| Transports non motorisés |
50,8 |
42,9 |
43,1 |
| Transports individuels motorisés |
33,9 |
44,8 |
48,4 |
| Transports publics |
13,8 |
10,3 |
5,9 |
| Autres |
1,5 |
2 |
2,5 |
Source : Office fédéral
de la statistique - Office fédéral
du développement territorial - 2001 -
La mobilité en Suisse - Résultats
du microrecensement 2000 sur le comportement
de la population en matière de transports.
Berne et Neuchâtel.
La proximité et la diversité des
fonctions offertes par la ville permettent l'utilisation
du vélo et de la marche à pied
comme moyens de transport pour accéder
aux facilités locales, d'où une
dépendance plus faible envers la voiture.
L'étude (Camagni, 2002) sur
l'agglomération milanaise de confirme
le rôle favorable exercé par la
densité sur l'utilisation des transports
publics dans les déplacements pendulaires
et sur la durée moyenne des parcours
en transports publics.
Opposants
à la ville compacte
Pour d'autres auteurs, favorables
à la ville étalée, la ville
compacte n'a pas fait ses preuves puisque aucune
étude décisive n'a mis en lumière
les coûts directs et indirects de cette
concentration. La concentration de plusieurs
millions d'habitants et de toutes les activités
économiques dans une ville concentrée
peut conduire à de graves problèmes
de congestion et pourrait contrarier les objectifs
écolologiques de la sauvegarde de l'environnement
et des économies d'énergie. Du
fait de la pression exercée sur les rares
zones libres, cette concentration risque, en
effet, d'augmenter la congestion, de diminuer
la qualité urbaine avec, par conséquent,
des effets négatifs en termes de pollutions.
La relation entre les formes urbaines, la mobilité
et l'amélioration de l'environnement
est assurément moins directe que ce que
les urbanistes souhaiteraient, "la mixité
dans l'espace urbain pouvant avoir autant d'effets
positifs que la densification en matière
de déplacements" (Vincent Foucher,
1995). Différents auteurs ont, par
exemple, déconstruit la relation causale
entre une haute densité urbaine et une
réduction des déplacements.
En travaillant de manière détaillée
sur les économies spécifiques
des différents scénarios de densification,
Peter Newton (1996) trouve des bénéfices
dans la concentration urbaine en termes d'énergie,
mais ces bénéfices ne sont pas
uniquement confinés dans la forme de
la ville unipolaire (ville centre). Ils sont
réalisables dans des zones à haute
densité dans la ville, tels que des corridors
ou des noyaux concentriques. La conclusion de
Simmonds and Coombe (2000) est que
la concentration n'est pas suffisante en soi
: la stratégie de "densification",
pour Bristol par exemple, n'a pas eu les effets
escomptés sur le trafic. Le lien dépend
peut-être d'autres paramètres,
la localisation de l'habitat en relation avec
les opportunités de travail étant
pour cet auteur plus importante.
Newman et Kenworthy (1999) ont évalué
l'influence de la densité sur la réduction
de la dépendance automobile et leurs
arguments sont similaires à ceux de Newton.
lls prétendent qu'il est indispensable
de concevoir aussi d'autres modalités
de répartition de l'habitat, des activités
et des équipements pour obtenir un maximum
de bénéfices. La relation directe
entre forte densité et réduction
des déplacements n'est donc pas toujours
validée.
L'énergie
dans la ville, l'exemple de la Suisse
Depuis près de 25 ans, des progrès
significatifs ont été
faits au niveau des besoins en énergie
des bâtiments en Suisse. Ceux-ci,
à l'époque, conduisaient
à près de la moitié
de la consommation d'énergie
du pays. Au début du XXIe siècle,
la situation s'est considérablement
améliorée : les exigences
réglementaires sont plus élevées,
les enveloppes sont mieux conçues,
les vitrages plus performants, les installations
techniques plus efficaces et certains
bâtiments bénéficient
d'une installation solaire et/ou d'une
ventilation mécanique à
double flux avec récupération
de chaleur. Toutes ces mesures permettent
de réduire d'un facteur 4 à
5 les besoins en chaleur des bâtiments.
Ceci est réjouissant, toutefois
l'évolution du parc immobilier
est très lente, la part de constructions
neuves ne représentant guère
plus de 1,5% par an. De plus, dans les
centres urbains, de nombreuses constructions
anciennes seront appelées à
durer.
Pour accélérer le processus,
les efforts doivent maintenant être
mis sur la réhabilitation thermique
des constructions existantes, un secteur
qui offre un potention particulièrement
important.
On peut se demander si, du point de
vue de l'énergie, il est raisonnable
de démolir un bâtiment
existant pour le remplacer par une construction
neuve. La réponse nécessite
que l'on tienne compte à la fois
de l'énergie grise nécessaire
à la rénovation, respectivement
à la démolition puis à
la reconstruction, et de l'énergie
d'exploitation une fois les travaux
terminés. Selon l'état
du bâtiment, la démolition
s'avère souvent plus intéressante,
le bâtiment neuf étant
sensiblement plus économe en
énergie d'exploitation.
Le problèmes de l'énergie
dans la ville doit aussi tenir compte
des transports, elle doit être
abordée globalement, dans le
contexte du développement durable,
en considérant également
les aspects socio-économiques.
Aujourd'hui, la mobilité urbaine
constitue de plus en plus un gouffre
d'énergie et une des principales
sources de nuisance en termes de bruit,
de pollution et d'occupation des espaces
publics. Pour une large part, cette
mobilité ne résulte pas
des citadins eux-mêmes, mais des
pendulaires qui ont choisi (choix parfois
forcé du fait des surcoûts
du logement dans la ville centre) de
vivre en périphérie tout
en travaillant en ville.
L'exil des grandes surfaces commerciales
vers la périphérie des
villes constitue également un
sérieux problème tant
du point de vue de l'énergie
que de la société. D'une
part, ces situations excentrées
génèrent un trafic privé
très important tout particulièrement
en fin de journée et en fin de
semaine, d'autre part, la multiplication
de ces centres conduit à la disparition
des commerces de proximité avec
pour corollaire un appauvrissement des
relations sociales urbaines et un approvisionnement
problématique des personnes à
mobilité réduite.
Jean-Bernard
Gay
|
Consensus autour de
la forme polynucléaire
Entre les partisans de la ville
compacte et ceux de la ville étalée,
les "compromisers" soutiennent le
modèle de la ville polynucléaire,
dans laquelle les fonctions habituellement concentrées
dans le centre principal sont dispersées
dans plusieurs autres sous-centres, formant
des noyaux ou des districts urbains, reliés
par des infrastructures de transports publics
performantes. C'est le principe sur lequel se
base "le nouvel urbanisme" qui met
l'accent sur le rôle de la forme urbaine
dans la gestion des moyens de transport. Selon
ce courant, les villes fonctionneraient mieux
lorsqu'elles offrent des tansports publics qui
les relient à des banlieues à
densité relativement élevée
avec une occupation des sols mixte.
Ainsi, l'option la plus partagée par
les chercheurs dans les expériences les
plus récentes de densification est le
renforcement d'un modèle polycentrique
en réseau, avec diversification des sous-centres,
desservis par des tansports publics performants.
Les recherches récentes ont renforcé
les arguments pour une forme de ville composite
(Hildebrand Frey, 1999).
En
conclusion
Le débat sur la densité
et la forme urbaine optimale ne permet pas de
trancher entre des stratégies contribuant
aux développements de formes unipolaires,
polycentriques ou linéaires pour maîtriser
la mobilité et favoriser ainsi une organisation
spatiale durable. Malgré tout, des messages
clairs émergent de cette confrontation
entre les positions des partisans et des détracteurs
de la ville compacte. D'une part, la relation
entre la morphologie urbaine et le système
de transport est centrale dans le débat
sur la recherche d'un développement urbain
durable. D'autre part, aucune stratégie
de développement (dense/étalée)
ne livrera les avantages escomptés sans
une étroite coordination avec la réalisation
des infrastructures de transport (principe de
la gestion intégrée des transports
et de l'aménagement du territoire).
Finalement, la tâche prioritaire n'est
pas de concevoir une forme de ville idéale,
mais de "reconcevoir" les formes existantes
et de prendre en considération la nécessité
d'approches différentes au niveau de
la planification et de la conception pour qu'elles
deviennent plus durables.
Plutôt que de chercher un modèle
statique d'une forme urbaine durable, il est
nécessaire d'identifier les chemins complexes
à travers lesquels des formes urbaines
différentes pourront revendiquer d'être
durables. Pour cela, il est impératif
de considérer les liens entre densification,
mixité, formes urbaines et mobilité
afin que les acteurs urbains favorisent, d'une
part, des dynamiques spatiales générant
des modalités de développement
durable, et élaborent, d'autre part,
une politique des déplacements stimulant
ces mêmes dynamiques spatiales.
Adapté
des articles de Béatrice Bochet, Giuseppe
Pini et Jean-Bernard Gay
parus dans les numéros d'octobre 2002 et
octobre 2003 de Vues sur la ville - Observatoire
universitaire de la ville et du développement
durable - www2.unil.ch/observatoire-ville/ovdd5.htm

Indications
bibliographiques
- Camagni R. et al. - Formes
urbaines et mobilité : les coûts
collectifs des différents types d'extension
urbaine dans l'agglomération milanaise
- Revue d'économie régionale et
urbaine, n° 1 - 2002
- Foucher V. - La densification : une comparaison
internationale entre politiques contrastées
- Les Annales de la Recherche Urbaine, n°
67 - 1995
- Frey H. - Designing the city : towards a
more sustainable form - Routledge - 1999
- Haugton G. et Hunter C. - The sustainable
cities - Jessica Kingsley Publishers - 1996
- Jends M. et al - The compact city : a sustainable
urban form ? - Spon - 1996
- Newman P. et Kenworthy J. - Sustainability
and cities : over-coming automobile dependence
- Island Press - 1999
- Newman P. et Kenworthy J. - Formes de la
ville et transports : vers un nouvel urbanisme
- Cahiers de l'I.A.U.R.I.F., n° 114-115 -
1996
- Newton P. - Urban form and environmental
performance - in Jenks M. et al. Achieving
a sustainable urgan form - Spon- 2000
- Simmonds D. et Coombe D. - The transport
implications of alternative urban forms -
in Jenks M. et al. Achieving a sustainable
urgan form - Spon- 2000
Pour
compléter, une sélection de ressources
en ligne
- Le projet de Plan d'Aménagement
et de Développement Durable (PADD) de la
ville de Paris :
www.paris.fr/fr/Urbanisme/Plan_Amenagement_et_Developpement_Durable/default.ASP
- Atelier parision d'urbanisme (APUR) - Plan Local
d'Urbanisme. Annexe à la communication
au Conseil de Paris pour débattre des orientations
du Projet d'Aménagement et de Développement
Durable (PADD) : cartes. - janvier 2003. - 22
cartes : www.apur.org/etudes.php?etudes_2001.php?id=63
- Martine Berger - Les périurbains
de Paris : de la ville dense à la métropole
éclatée :
http://prodig.univ-paris1.fr/infogeo/resumes/berger.pdf
- Étude de l'Institut d'aménagement
et d'urbanisme de la région Ile de France
(IAURIF) - Maillage urbain, maillage naturel
- Mobilité durable :
www.iaurif.org/fr/savoirfaire/etudesenligne/quarante_ans/40ans_deur_dti.htm
- Énergie, mobilité urbaine
- Demain : quelles responsabilités pour
les Collectivités Locales ? - Dunkerque,
17-18/10/2001 : www.assises-energie.net/Recueil%20intervention2001.pdf
- Le Centre d'études sur les réseaux
de transport et l' urbanisme (CERTU) : www.certu.fr
- Le Groupement des autorités responsables
de transport (GART, association loi 1901) : www.gart.org
- L'Agence de développement et d'urbanisme
de l'agglomération strasbourgeoise (ADEUS)
:
www.adeus.asso.fr
Voir la page du corpus documentaire correspondante.
- Les villes françaises partagent une expérience
commune, celle des Plan de déplacements
urbains (PDU). D'après l'article 28 de
la Loi d'Orientation des Transports Intérieurs
(LOTI), modifié par la Loi sur l'Air en
1996 et la Loi Solidarité et Renouvellement
Urbains (loi SRU) en 2000, "le plan de déplacements
urbains définit les principes de l'organisation
des transports de personnes et de marchandises,
de la circulation et du stationnement, dans le
périmètre de transports urbains".
Des exemples de PDU, parmi d'autres :
> en région Ile-de-France : www.pduif.org
> à Marseille : www.mairie-marseille.fr/vivre/transpor/pdu.htm
> à Grenoble : www.smtc-grenoble.org/PDU/sommaire.htm
> à La Rochelle : www.agglo-larochelle.fr/plus/ecologie_sedeplacer.php

Retour haut de page
| Mise
à jour : 26-07-2004
|
|
|